Paracha Vayichlah
Ou, comment affiner le caractère.
Jacob est sur le chemin du retour.
Après 36 années d’absence, il décide de quitter Labane pour revenir auprès de son père. En vérité, dès la naissance de Joseph dont la mission est de mettre fin au règne et au pouvoir de Esaü, Jacob avait formulé son intention de retour. Six années se sont écoulées entre l’intention et l’exécution du départ. Il était certainement prêt à faire face à l’éventualité de se trouver en présence de son frère. À l’aller comme au retour, l’Eternel l’avait assuré de toute sa protection. Alors, pourquoi est-il si inquiet?
Jacob fut fort effrayé et plein d’anxiété.
Et le Midrache d’expliquer, il fut fort effrayé d’être tué, et plein d’anxiété d’être obligé de tuer son frère Esaü. Mais pour quelle raison serait-il devant cette possibilité? Selon le Talmud, Jacob, ne pouvant être sûr de sa conduite morale, craignait l’effet négatif produit par une faute, quand bien même serait-elle involontaire. À bien voir, Jacob savait combien Esaü respectait son père. Tout le temps de son absence, Yaâkov ava
it manqué d’accomplir son devoir vis-à-vis de son père. Assurément, il y avait de quoi être anxieux! Par ailleurs, Jacob n’ignorait point que la véritable rencontre avec Esaü se jouerait à la fin des temps. Celle-ci n’est que prélude de celle qui ne tardera pas à se réaliser. Comme Jacob, il faut s’y préparer. Pour ce faire, trois possibilités à retenir :
1- acheter son amitié par l’offrande de présents,
2 être prêt s’il le faut à lutter et à consentir des sacrifices
3 la prière qui fait référence aux promesses divines faites à nos ancêtres.
Jacob étant resté seul, un être d'aspect humain lutta avec lui, jusqu'au lever de l'aube. (Genèse XXXII : 25).
Le combat de Jacob avec des êtres supra-naturels duquel il sortira partiellement victorieux touche nos cordes sensibles et, dans certains cas s'accorde à notre expérience personnelle. Nous subissons de nombreuses épreuves au cours de notre vie, et souvent, bien que les résultats ne soient pas systématiquement clairs et tranchés, nous nous sentons renforcés dans notre caractère. Suite à sa lutte avec le messager au bord du Yabok, Jacob fut atteint à la hanche et boita toute sa vie durant. On ne sort jamais intact de toutes les vicissitudes que nous apporte la vie et c'est un fait que l'être mûrit et se développe uniquement lorsqu'il est confronté aux expériences de la vie.
UN ANGE ? :
Les rabbis divergent en ce qui concerne la lutte de Jacob face à son opposant ; était-il réel ? Etait-ce une expérience interne sous forme de vision ? Les Rabbis du Midrash Rabbah 77:3 ont considéré l'opposant de Jacob comme étant l'ange tutélaire d'Esau. D'autres ont perçu la lutte comme étant la lutte avec l’Eternel par la prière (une arme certainement redoutable !) ou encore le combat de Jacob contre le Mal qu'il devra endurer, ainsi que sa postérité, c.à.d. le peuple d'Israël dans les temps à venir. Le fait que Jacob boitât après l'affrontement n'exige pas une interprétation littérale. Maimonide (Guide 2:43) considère l'incident comme une vision prophétique, réfuté par Nachmanide qui pose un certain nombre de questions. « Si le combat de Jacob n'était qu'une vision, alors pourquoi Jacob boitât-il après son réveil ? »
La claudication peut aussi être le résultat d'une autosuggestion comme le dit Ralbag cité par Abravanel. Radak va encore plus loin en suggérant que l’Eternel rendit Jacob boiteux après que celui-ci se réveilla de la vision prophétique à cause du fait que celui-ci "avait boité" dans sa crainte d'affronter son frère Esau, armé de 4OO hommes, tout en n'ayant pas conservé sa confiance totale en l’Eternel. Le terme « être humain » dans notre verset ne prouve pas qu'il s'est agit d'un affrontement physique. Déjà au chapitre XXXII : 2 les envoyés divins avaient rencontré Jacob, il les avait appelés "ma'hané elohim zè" "ceci est la légion du Seigneur.", la lutte pourrait signifier également la continuation de cette expérience lorsqu'il était accompagné de ceux-ci. Dans tous les cas, la "personne" qui a jouté avec Jacob est perçue depuis les temps les plus reculés comme étant d'origine céleste.
OUI, UN ANGE !
Voyons, en passant, de quelle manière le prophète Osée rappelle l'événement au chapitre XII : 5 :"vayassar èl mal'a'h, vayou'hal ba'ha, vayit'hanèn lo", "Il lutta contre un ange et fut vainqueur, et celui-ci pleura et demanda grâce".
Pour le prophète Osée, le "mal'a'h" c'est bien l'ange.
À la suite de cette lutte sans merci, l'opposant de Jacob le bénit et lui donna le nouveau nom : yisrael. Israël, le prince de l’Eternel, c'est bien le nom le plus distingué que Jacob a pu obtenir. Ce nom n'a plus rien à voir avec celui de Jacob, associé à des connotations indignes d'intrigues et de tentatives de supplanter son frère Esau. Ce n'est qu'à la suite de cette lutte que Jacob devint Israël.
LE PRIX DE L’EFFORT :
Jacob n'a pas obtenu cette "mutation dans son identité" sans souffrance, laquelle l'a forcé à progresser. La rencontre de Jacob avec cet "être céleste" a été comprise de manière allégorique à travers l'histoire, comme étant le combat intérieur inhérent en chacun de nous. Il y a toujours un moment où chacun se trouve confronté face à l’Eternel, et là aussi, chacun se retrouve seul. De la même façon que la Nuit au Yabok signifie le point culminant de la "carrière" de Jacob lorsque son caractère s'est métamorphosé et que tout son être s'est élevé à un niveau supérieur, cette expérience est valable pour toute personne qui cherche le Divin. Ne nous méprenons pas, ce combat ne touchait pas seulement aux affaires spirituelles. Toutes les sphères de la vie exigent une lutte permanente. Obtenir quelque chose de valable exige des efforts constants et de la vigilance. Les coups durs et les difficultés que nous rencontrons tous dans notre quotidien anoblissent et raffinent notre caractère. Ils font en sorte que notre vie nous apparait tissée dans un modèle beau et délicat. Souvent le meilleur de la vie est le résultat de notre combat face à l'adversité.
Je terminerai avec un Midrash à ma façon : Un jour quelqu’un envoya une lettre à un de ses amis qui avait de gros problèmes. Afin de l'aider, il lui écrivit ceci. Quelqu'un possédait deux grosses pierres précieuses, les deux identiques, même poids et même taille, seulement la première brillait aux éclats et la seconde était terne. Quelle était donc la différence entre ces deux pierres ? La première avait été entaillée 80 fois avec des outils appropriés, tandis que le second n'avait que 10 entailles. L'homme continua sa lettre, si les deux pierres précieuses étaient des êtres humains, le premier qui a été plus entaillé que l'autre pourrait se plaindre du surplus de douleur qu'il aurait enduré. Il fallait, bien entendu, réaliser que plus il y a d'entailles (bien placées) plus la pierre brillera de mille feux.
LES CHALLENGES DE LA VIE :
Le challenge de Jacob afin de devenir Israël, est le défi auquel sont confrontés tous ceux qui passent par les épreuves de la vie. Les Rabbis ont noté que le mot Israël finit par la structure EL, formant le nom Divin. C'est ce nom de l’Eternel qui reste attaché à la source de la force du peuple d'Israël. C'est à travers leurs expériences dans l'histoire et leur soutien dans la confiance divine, que le peuple d'Israël a été travaillé et ciselé comme un métal précieux, afin de ne jamais se briser.
Rabbi Michel Liebermann