Paracha Toledot
La voix de Jacob
Vers la fin de sa vie Isaac avait perdu le sens de la vue. Le voilà broyant du noir et méditant sur la durée de sa vie sur terre. Ayant réalisé sa fin prochaine, il se sentit obligé de considérer lequel de ses enfants recevrait sa bénédiction : Jacob où bien Esaü. Isaac choisit Esaü car, à ses yeux, Esaü incarnait le valeureux chasseur. Celui - ci apportait régulièrement à son père les "fruits de sa chasse" pendant que Jacob, comme le défini le texte biblique, restait sous la tente « ich tam yochév ohalim » un doux de caractère, passant son temps à la méditation (le Midrash Rabba parle de Jacob "étudiant dans la yechiva de Chem et de Ever).
Rebecca, l'épouse d'Isaac, n'avait pas seulement la faculté de la vision mais surtout la force de la vision. Elle était convaincue que de ses deux fils, Jacob était le plus méritant et capable de continuer la tradition patriarcale instaurée par Abraham. C'est pour cela qu'elle s'arrangea pour mystifier son mari aveugle, ou aveuglé. Rebecca revêtit son fils Jacob de vêtements de chasseur recouverts de peau et de poils de bouc, afin de se présenter auprès d'Isaac. Pendant qu'Esaü était à la chasse, afin de ramener du gibier de choix pour son père Isaac, tout en espérant recevoir ensuite la promesse paternelle, (sa bénédiction), Rebecca envoya Jacob déguisé sous la tente paternelle avec un plat spécialement cuisiné. Jacob suivi les instructions de sa mère et convia son père aveugle à déguster le repas présenté.
Le texte biblique nous montre soudain Isaac devenant suspicieux envers son fils en lui demandant de "s'approcher de lui". C'est avec terreur et appréhension que Jacob s'approcha de son père aveugle et se soumit aux tâtonnements de ses doigts interrogateurs. Isaac déclare ensuite : "la voix est celle de Jacob, mais les mains sont les mains d'Esaü", et c'est ainsi qu'Isaac bénit Jacob.
Le grand exégète Abraham Ibn Ezra pose la question : pourquoi Isaac n'a-t-il pas immédiatement reconnu la voix de son fils ? Après tout, Jacob n'avait changé que de peau, mais pas le timbre et la qualité de sa voix.
Il est également surprenant que le récit nous montre un dialogue entre les deux avant qu'Isaac ne suspecte que celui qui se tient face à lui n'est pas Esaü. Quelle est donc la cause de cette suspicion ?
Revoyons ensemble le dialogue entre Isaac et son fils Jacob, au chapitre XXVII : 18 – 22, 18. Celui-ci (Jacob) entra chez son père, disant : "mon père !" Il répondit : "Me voici ; qui es-tu, mon fils ?" 19. Jacob dit à son père : «Je suis Esaü, ton premier-né ; j'ai fait ainsi que tu m'as dit. Viens donc, assieds-toi et mange de ma chasse, afin que ton cœur me bénisse".20. Isaac dit à son fils : "Qu'est ceci ? Tu as été prompt à faire capture, mon fils !" Il répondit : "C'est que l'Eternel ton D.ieu m'a donné beaucoup de chance." 21. Isaac dit à Jacob : "approche-toi que je te tâte, mon fils, pour savoir si tu es mon fils Esaü ou non." 22. Jacob s'approcha d'Isaac ; son père le tâta et dit : "Cette voix, c'est la voix de Jacob, mais ces mains sont les mains d'Esaü."
C'est bien au moment où Jacob dit à son père "c'est que l'Eternel ton D.ieu m'a donné beaucoup de chance" qu'Isaac devint suspicieux comme le note Rachi "Esaü n'avait pas l'habitude d'avoir le nom de l’Eternel à la bouche et n'aurait donc point pu dire ce que le verset nous rapporte."
C'est pour cela qu'Isaac annonça ensuite à voix haute que pendant que "les mains étaient celles d'Esaü", les paroles, le langage, les valeurs, la voix étaient celles de Jacob".
À travers toute notre longue histoire, nous les descendants de Jacob avons parlé avec "kol Yaaov, la voix de Jacob".
Le philosophe allemand Albert COHEN avait dit un jour que "les juifs sont une idée incarnée". La voix juive a toujours parlé en faveur de la justice, de la droiture et de la décence humaine. La voix de Jacob nous a interpellés afin de vivre avec des idées, maintenir des principes et chérir des valeurs nobles. Les juifs se sont moins vantés de leur niveau de vie qu'ils sont fiers du niveau des valeurs qu'ils incarnent (parfois malgré eux). Ils se sont toujours efforcés d'élever les valeurs de la vie afin qu'elle puisse valoir un plus grand prix.
Le grand poète Heinrich Heine a été obligé d'admettre que: "depuis l'exode des juifs quittant l'Egypte des pharaons, la liberté s'est toujours exprimée avec un accent hébreu."
Le Talmud raconte un épisode de la vie de Rabbi Chim'on ben Cheta'h qui vivait dans une époque où régnait la misère la plus totale. Un jour il envoya ses disciples acheter un chameau chez un marchand païen. Lorsqu'ils lui rapportèrent l'animal, ses disciples lui annoncèrent joyeusement qu'ils avaient découvert autour du cou du chameau une belle pierre précieuse. Ce miracle aurait permis à Rabbi Chim'on et à ses disciples de vivre confortablement. Mais lorsque Rabbi Chim'on appris la nouvelle, il sermonna ses étudiants en leur ordonnant de rapporter le bijou à son propriétaire. "Pensez-vous, leur dit-il, que je sois un barbare afin de profiter des avantages de l'interprétation littérale des textes de notre Torah lesquels m'autoriseraient à garder le chameau avec tout ce qui lui appartient, c’est-à-dire également cette pierre précieuse ?"
Lorsque le propriétaire reçut le bijou de retour il déclara : "Loué soit le D.ieu de Chim'on ben Cheta'h! Loué soit le D.ieu d'Israël.". La "voix de Jacob" s'était exprimée par la bouche de Rabbi Chim'on, et c'est le païen qui l'entendit avec beaucoup de respect.
De nos jours, la "voix de Jacob" s'est étouffée, elle devient silencieuse au point d'apparaître comme un murmure.
Nous, qui faisons partie du peuple juif, nous devenons comme toutes les nations et parfois même plus Français ou plus Européen que nécessaire. Nous ne parlons plus avec un langage distinct, nous ne mettons plus l'accent sur certaines valeurs qui nous étaient propres. Comme tout le monde, nous sommes enclins à négliger les valeurs essentielles, dans la course folle et insensée à notre bien-être.
Notre grand problème de société n'est pas d'ordre racial, ni de l'ordre de la toxicomanie, du SIDA ou du conflit de générations, mais bien celui de la course vers le matérialisme. La publicité nous remplit le cerveau avec la notion que la clef du bonheur réside dans l'acquisition du meilleur dentifrice, le dernier modèle de voiture, ou encore dans la connaissance de la meilleure recette du nouveau cocktail.
C'est vrai, la plupart des gens sont obsédés par le succès de leurs idéaux, mais négligent de se préserver. Ils ne sont pas impressionnés par tout ce qui ne touche pas leur agenda, ainsi ils sont à même de juger les autres par la quantité de leurs biens matériels au lieu de la qualité de leur bonté.
Nous pourrions résumer cela de la manière suivante : l'homme primitif, de manière erronée, traitait les objets comme s'ils étaient des personnes, voire des dieux. Mais l'homme moderne traite les personnes comme si elles étaient des objets, et cela est une superstition encore plus dangereuse, car nous atteignons ainsi une forme de déshumanisation.
Je crois que le monde a désespérément besoin d'entendre "la voix de Jacob" ainsi que "ses mains". Il est bon que nous possédions et intégrions la technologie ainsi que la culture universelle que l'on appelle 'ho'hmat hagoyim, mais nous ne faisons qu'un bout de chemin avec les valeurs des nations, torat hagoyim, car les finalités sont différentes.
La "voix de Jacob" doit être entendue chaque fois qu'il s'agit de justice sociale et de vérité. La "voix de Jacob" doit s'élever afin de dénoncer toute forme d'injustice et d'exclusion, et non pas seulement pour les affaires juives qui nous concernent.
L'humanité n'a pas besoin de conquérir de nouveaux marchés, mais bien de maintenir et renforcer ses idéaux. Pendant qu'il est tragique que notre planète ne vive plus pour ses idéaux, il est suicidaire pour le juif d'oublier et d'occulter ce que représentent les valeurs proposées par la Torah. Nous ne sommes pas juifs à cause de la forme extérieure, par exemple le nez, mais bien à cause de la forme de notre âme, la nechama, laquelle a soif de renouvellement spirituelle mais également de stabilité.
Laissons "la voix de Jacob" se faire entendre, elle s'exprimera de manière vraie dans l'univers de la pensée, elle agira de façon juste dans l'équilibre de nos mondes. C'est elle qui invitera à la sagesse, à la justice et à la paix des armes. L'héritage qui a été préservé durant des millénaires depuis Abraham à nos jours se trouve entre nos mains. À nous de surmonter les vagues multiples du dilettantisme moderne en maintenant fermement les valeurs traditionnelles du Judaïsme jusqu'au jour où le monde sera capable de reconnaître sa véritable dimension. La "voix de Jacob" aura parlé ce jour-là dans une safa beroura, « dans un langage limpide et transparent » portant pour nous tous l'Espérance du Chalom, de la paix.
Rabbi Michel Liebermann