Shaul Magid est Professeur des Etudes Juives à l'Université de l'Indiana à Bloomington, titulaire de la chaire Jay & Jeanie Schottenstein. Il est l'auteur de Hasidism on the Margin (2004), et l'éditeur de God's Voice from the Void (2002). Cet article a été publié dans Tikkun Magazine (mars/avril 2006). On pourrait dire que toute la théologie d'après guerre est une théologie post-Shoah. Sans prendre de position dans le débat historique sur la question de savoir si la Shoah a été un phénomène unique dans l'histoire, ou simplement unique dans l'histoire juive, l'impact existentiel de cette catastrophe a été tel, que la pensée juive d'après-guerre ne peut être qu'une pensée formulée au travers de l'expérience de la guerre. Elie Wiesel a dit qu'il concevait parfaitement comment un athée pouvait devenir croyant après la Shoah, par contre la position de la personne qui gardait après la Shoah le même point de vue théologique, lui était incompréhensible. Un retour sur la Shoah. Le fondateur et architecte du Renouveau juif, Rabbi Zalman Schachter-Shalomi (1924) est né dans une famille hassidique semi-éclairée. Rescapé des camps d'internement en France, il a émigré aux Etats-Unis après la guerre, et est devenu un disciple des sixième et septième Rebbes Lubavitcher. Plus tard, il s'est forgé sa propre alternative spirituelle, connue aujourd'hui sous le nom de Renouveau Juif . Cela peut surprendre sans doute, mais Reb Zalman a écrit très peu sur la Shoah, bien qu'il fasse, dans ses écrits, allusion parfois très indirectement à la Shoah et à son impact sur le Renouveau Juif. En tant que spiritualiste, différent d'un théologien, Reb Zalman semble avoir peu d'intérêt à s'étendre sur l'anti-sémitisme qui a alimenté la Shoah, bien qu'il reconnaisse l'importance de cette notion dans le travail de réconciliation qui est encore à faire. Son approche, et celui du Renouveau juif en général, est axée sur l'avenir - avec le désir de ne pas s'attarder sur la souffrance causée par la Shoah ni sur la culpabilité de ses auteurs, mais de plutôt voir cet événement comme une opportunité qui se présente au peuple juif et à l'humanité. On peut dire que cette façon de penser le désastre est calqué sur le modèle prophétique juif - cet appel à réagir à une tragédie en promulguant une pratique appelée « teshuvah », qui est une introspection tournée vers l'avenir. Le mot « teshvah » est souvent traduit par « repentance », mais il veut dire littéralement intériorité, ou introspection. Pour les prophètes, les juifs sont appelés à faire leur examen de conscience, car tout désastre, et selon Reb Zalman même la Shoah, doit être compris dans le cadre de l'Alliance (brit) entre D.ieu et les juifs. On pourrait argumenter d'un point de vue spirituel - et uniquement d'un point de vue spirituel - que si les juifs ne sont pas responsables des désastres qui s'abattent sur eux, alors l'Alliance n'a plus lieu d'être. Pour beaucoup de juifs traditionalistes, la Shoah a soulevé la possibilité terrifiante que les juifs ou D.ieu s'étaient en effet retirés de l'Alliance. Par exemple, le feu Satmar Rebbe Z"L (Grand Rabbin Yoel Teitelbaum) en invoquant la formule liturgique "pour nos péchés nous avons été punis", a accusé les juifs, et en particulier les sionistes séculiers d'être responsables de la Shoah, à cause de leur sacrilège non reconnu. D'autres ont dit que la Shoah était une illustration d'un acte de voilement divin (hester panim), un effacement temporaire de réciprocité dans la relation de l'Alliance (Eliezer Berkovitz), ou encore pire, que D.ieu nous avait quitté définitivement (dans "la Mort de Dieu" de Richard Rubenstein sur la théologie post-Shoah). Reb Zalman et le Renouveau juif, énoncent une idée peut être encore plus radicale, mais qui porte en elle la possibilité d'une réponse constructive, axée sur l'Alliance. Il faut croire que l'Alliance n'a pas été irrémédiablement rompue, mais plutôt qu'un de ses aspects a été détruit, avec pour conséquence une fracture sismique. D'autres auteurs ont jonglé avec une théologie similaire. Irving (Yitz) Greenberg, par exemple, a parlé d'un changement dans l'attitude d'Israël vis-à-vis de l'Alliance ou dans la nature des devoirs liés à l'Alliance. Pour Reb Zalman, le changement est d'un autre ordre, bien plus vaste. Le terre entière a tremblé, et les juifs se situent sur la faille. Ce point de vue suggère un glissement significatif du terrain spirituel mondial. Cela veut dire que pour que l'Alliance survive, la Torah doit être renouvelée, sinon radicalement transformée, si elle doit rester l'étendard sous lequel Israël proclame sa raison d'être. La Shoah, une opportunité pour l'Alliance . J'ai assisté à Boston, à un cours de Reb Sholmo Carlbach, Z''L, un autre fondateur du Renouveau Juif, dans lequel il a parlé de la position du Renouveau juif vis-à-vis de la Shoah. C 'était peu avant sa mort prématurée. Nous étions à la fin de l'été, juste après Tisha-be-Av, et en faisant référence à la destruction du Second Temple, il a parlé de la courageuse décision (bien que problématique) de Rabbi Yohanan Zakkai d'abandonner le Temple. Il avait amené ses disciples à Yavneh afin de créer une institution de la Torah qui deviendrait l'épine dorsale du judaïsme rabbinique, et donnerait une nouvelle direction au judaïsme en sauvant le peuple juif de l'obscurité. Ce n'est sûrement pas sans raison que ces propos, profondément ressentis, ont été tenu lors d'une explication d'un verset des psaumes: « Chantez un chant nouveau à D.ieu ». Shlomo a demandé: « comment est-ce que cette tragédie (la Shoah) a pu avoir lieu avec toute la Torah qui était étudiée et tous les grands sages qui vivaient en Europe? » Après un long moment, il a répondu à sa propre question d'une petite voix, comme s'il se parlait à lui-même. « Peut être que la Torah qu'on étudiait n'était pas assez bien, peut être que nous avons besoin d'une nouvelle Torah. » Et puis il a entonné « Chantez un chant nouveau à D.ieu ». Pour Shlomo ce n'était pas le peuple juif mais la Torah même qui n'avait pas su éviter ce dur décret. Reb Zalman développe aussi cette idée en argumentant que dans une certaine mesure la Torah d'avant-guerre avait besoin d'être effacé pour faire de la place pour quelque chose de nouveau, tout comme le Temple avait besoin d'être détruit pour permettre le développement de l'interprétation rabbinique de la Torah. Reb Zalman pense que la Torah d'avant-guerre était le produit d'un développement compromis, qui avait limité la croissance du peuple juif, prohibant ainsi la participation de son message universel à la création d'un monde nouveau. Donc, le projet du Renouveau juif est de construire une Torah radicalement neuve émanant de la vieille Torah et non-confinée à celle-ci. Ainsi le désastre n'est pas le résultat du péché ou du mal, mais une purge de ce qui ne servait plus l'intention première de la Torah. Dans ce sens, la Shoah devient une opportunité pour l'Alliance - non pas pour récupérer ce qui a été perdu pour le reconstruire, mais pour créer quelque chose qui n'a jamais existé avant. Je voudrais insister sur l'idée que cette hypothèse théologique n'est pas une explication des causes de la Shoah. On est ici plutôt en train d'essayer de donner un sens à la Shoah, de la rendre « utilisable » de regarder cet événement comme ayant un rôle à jouer dans la transformation des juifs, de la Torah et de la mission juive. Les commentaires de Reb Shlomo et de Reb Zalman ne sont pas des interprétations philosophiques, ni des explications logiques ou métaphysiques. Ce sont des spéculations théologiques émises dans une certaine optique de la foi - une position qui dit que les juifs en tant qu'individus, malgré tout ce qu'ils auraient pu faire, ne sont pas à blâmer pour la Shoah, et que la Torah, en tant que constitution qui lie les juifs à D.ieu, reste intact, même si elle est radicalement altérée. Une des leçons que l'on peut tirer de la Shoah, (et dans Paradigm Shift , Reb Zalman, contraire à beaucoup, dit explicitement que la Shoah peut et doit enseigner une leçon aux juifs et au monde), et qui est impliqué dans l'enseignement de Shlomo est la suivante: peut être que la Shoah n'a pas été évitée parce que la Torah que vivait et étudiait les juifs n'était simplement pas assez bien. Ceci suggère que la destruction causée par la Shoah appelle une nouvelle Torah, car la vieille Torah , dans un sens, a été elle aussi victime de la Shoah. Ce changement d'orientation, tout en étant moralement problématique pour certains, peut être porteur de fruits pour l'avenir. Si une transformation de la Torah était nécessaire, ceux qui l'étudiaient étaient des victimes innocentes, tout comme les personnes qui pratiquaient les rites cultuels étaient des victimes innocentes de la destruction du deuxième Temple. Si cela est vrai, selon le Renouveau juif, la seule façon théologiquement correcte de guérir de la Shoah est d'essayer de construire un nouveau Yavneh, un des but de Reb Zalman, qu'il explique dans ses écrits ( Paragigm shift ). Yavneh n'est pas considéré comme un compromis face à une perte, mais comme une extension progressive du programme de l'Alliance. Yavneh était nécessair e et la destruction du Temple était une condition préalable à son existence. Aussi audacieux que tout ceci peut paraître (et ne faut-il pas être audacieux pour comprendre un temps si peu la Shoah), cette théologie implique que la Shoah fut l'outil que Dieu utilisa pour liquider une Torah afin de faire de la place pour une autre. Empruntant la forme apostolique, Reb Zalman argumente que cette nouvelle Torah a toujours existé, elle a toujours été présente, mais elle était enfouie sous des siècles de souffrance et d'angoisse qui ont produit une Torah xénophobe, vénérée par beaucoup de personnes justes. L'argument suit que cette nouvelle Torah, cette Torah renouvelée, est simultanément nouvelle et ancienne, une tournure de phrase utilisée par le Zohar ("vieux-nouveau mot") et par Hertzl (le titre de son livre, Un Vieux Nouveau Monde , Alterneuland). Tout comme la Kabbale et le sionisme, le Renouveau juif est une interprétation non-normative de la tradition juive, sa déviance et ses innovations ayant leurs propres généalogies. La Torah du non-juif Il y a deux questions qui doivent être abordées pour mieux comprendre la relation entre le Renouveau juif et la Shoah. Premièrement , quelle était la défaillance de la Torah d'avant-guerre, qui n'était point la cause de la Shoah, mais qui n'a pas su la prévenir? Et deuxièmement, quelles sont les leçons que les juifs doivent tirer de la Shoah? C'est-à-dire comment est-ce que la Shoah a changé la relation entre les juifs et le monde? En 1968, juste au moment où la théologie post-Shoah prenait racines aux Etats-Unis, Reb Zalman a écrit ceci dans " Holocaust and Homeland ": La loi juive a été affiné tout au long de son histoire. Avant la Shoah, il y avait une prolifération de la Torah du juif, elle statuait sur les aspects les plus infimes de la vie. Mais en règle générale, la Torah juive du goy, ne donnait aucune directive spécifique. Nous, qui étions tenus de réprimander notre voisin si nous constations qu'il avait été impliqué dans un acte malfaisant, excluions d'autre part, le goy de notre système d'éthique. Le goy avait la même considération qu'une bête impulsive; tout discours logique ou modalité de rééducation lui était inaccessible. Au mieux nous essayions d'utiliser une pression subtile: "Vous êtes un si bon Ministre de l'intérieur; svp arrêtez le pogrom.." Notre théologie continuera à nous faire défaut tant que notre halakha. n'aura pas pris en compte nos relations avec les goyims. Donc, je dis "qu'ils sont un peuple au coeur égaré" (psaume 95) De ce point de vue, la Shoah a révélé que les juifs étaient trop préoccupés avec eux-mêmes et trop étroits d'esprit. Le problème avec l'interprétation traditionnelle de la Torah, celle d'avant-guerre, était qu'elle ne pouvait pas être un véhicule pour une rédemption universelle, car elle avait abandonné le monde - elle n'avait rien à offrir au non-juif, "au goy", - et ne pouvait donc pas être un véhicule de rédemption. Corollairement, on ne doit pas se servir de la Shoah pour affirmer que les juifs sont les plus victimisés des victimes; elle ne doit pas non plus servir d'excuse pour s'isoler du reste du monde, ou même pour justifier l'existence de l'état d'Israël. (Dans Paradigm Shift , Reb Zalman a demandé une internationalisation de la ville de Jérusalem en 1967, juste après la guerre des six jours). Ceci retourne un des arguments traditionnels. Certains traditionalistes ont dit que: la libéralisation du judaïsme - l'universalisation ou la modernisation - était la cause essentielle de la Shoah. Reb Zalman dit au contraire que c'est précisément la Torah, « l'ancien » paradigme qui a besoin d'être remplacé. Le mouvement humaniste juif d'avant-guerre a participé à la genèse de cette nouvelle ère qui a émergé de cette purge tragique. Il suggère qu'en rétrospective, la Shoah est une opportunité, sinon une chance que les juifs doivent saisir pour devenir des militants luttant contre l'oppression et l'injustice. Comme « les victimes les plus victimisées », les juifs ont maintenant la responsabilité, à cause de l'Alliance, de parler au nom de toutes les victimes du monde entier. Dans cette lecture, l'explication que donne le Renouveau juif sur la Shoah est l'inverse de celle de la communauté juive américaine. Globalement on peut dire que les leçons tirées de la Shoah par les juifs américains sont d'une part, à l'intérieur de la communauté la nécessité de renforcer leur identité juive et d'assurer une continuité, et d'autre part un désir d'inculquer une leçon sur l'antisémitisme au reste monde. Reb Zalman inverse cette équation. En portant son regard à l'intérieur de la communauté, il essaye d'identifier et de corriger les défaillances des juifs qui vivaient enfermés dans la Torah avant la Shoah, et en regardant à l'extérieur de la communauté, il tente de repenser la Shoah comme un appel à un renouvellement de la mission universelle du judaïsme. Comprendre le repliement et l'étroitesse d'esprit des juifs comme un manque de maturité n'est pas la seule leçon à retenir de la Shoah. Dans une étude récente sur les maîtres du Hassidisme, Reb Zalman suggère que ce renfermement avait été perçu par certains juifs ultra-orthodoxes avant la Shoah, et plus particulièrement par une de ses victimes. Dans un court essai sur Hillel Zeitlin (1871-1929), paru dans Wrapped in a Holy Flame , Reb Zalman reconnaît que Zeitlin fut une des sources importantes pour sa conceptualisation du Renouveau juif. Zeitlin faisait partie d'un petit group de juifs ultra-orthodoxes libre-penseurs vivant dans la Varsovie de l'entre deux guerre. Épris par la passion et le mysticisme du hassidisme, et pourtant totalement immergé dans la vie et la pensée séculières, Zeitlin et son cercle d'amis furent sans doute les vrais précurseurs européens du Renouveau juif américain. Zeitlin n'a pas beaucoup écrit, mais sa présence charismatique dans la Varsovie juive a été décrite par le jeune Abraham Joshua Herschel qui décrit sa rencontre avec Zeitlin quand il était un jeune homme impressionnable. Zeitlin était tracassé par l'étroitesse d'esprit des juifs de Pologne, et avait exploré les chemins que le Judaïsme aurait pu emprunter pour trouver un nouveau paradigme, la construction d'un nouveau Yavneh, avec le rétablissement de l'universalisme juif. Dans Wrapped in a Holy Flame , Reb Zalman écrit: Le moment n'était pas propice. Le 2 septembre 1942, enroulé dans son tallit et ses tefillins, Zeitlin a été tué par les nazis en chemin pour Treblinka, assassiné en faisant route vers de son assassinat. Mais son rêve d'un nouveau Yavneh, d'un judaïsme traditionnel qui existerait sans peur, passionné et ouvert sur le monde a survécu dans les travaux de Reb Zalman et le Renouveau juif. Après la guerre, Reb Zalman a porté ce message aux Etats-Unis, dans une société stable et ouverte transformée par la guerre, et il a commencé à incorporer le rêve de Zeitlin d'un nouveau Yavneh dans les premières institutions du Renouveau juif, en particulier Bnei, plus tard Pnei Or à Philadelphie, dans la Havurah Shalom de Boston et le Minyan du Verseau de Berkeley. Mais ce nouveau programme exige beaucoup plus que des institutions; il nécessite une vision radicale de la théologique et de l'engagement social Juifs. Dans la prochaine partie, je voudrais explorer la théologie post-monothéiste (juive) comme modèle théologique.
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