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Ils ont refait leur âme... La belle histoire de Franz Rosenzweig Nous sommes le 11 octobre 1913 à Berlin Un jeune Juif ( 27 ans) représentant typique de la brillante intelligentsia allemande des années 1900, franchit la porte d'entrée d'une synagogue de Berlin. Il sait que le service religieux va débuter par Kol Nidré et s'étendre sur les 24 heures de la journée solennelle de Kippour. Mais ce qu'il sait mieux encore, c'est qu'au lendemain de ces 24 heures, il franchira la porte d'entrée de l'église dans laquelle son parrain, Rudolf Ehrenberg, lui-même Juif converti, l'attend pour le baptême. La décision paraît logique et irrévocable. Ce jeune Juif est totalement assimilé au milieu germanique environnant, et a été élevé dans l'ignorance à peu près complète de la tradition juive, fut-elle religieuse, philosophique ou sociale. Tradition religieuse ? Quelques bribes mémorielles, parmi lesquelles émerge le nom de Kippour, seule journée où ses parents vont à la synagogue. Philosophie juive ? Connais pas ; le judaïsme n'est pas une religion, c'est un malheur, Heine l'a dit depuis longtemps ; Comment le judaïsme pourrait-il élaborer une pensée ? Destinée sociale ? Même par l'affaire Dreyfus, ce jeune Juif ne s'est pas senti "concerné". Ceux qui l'ont tiré de l'impasse, ce sont des membres de sa famille, des cousins, à la personnalité forte nourris comme lui, par FEUERBACH, NIETZSCHE et WAGNER, mais qui ont trouvé une issue à leur désespoir : le Salut, par la grâce d'une conversion au christianisme. C'est sous leur influence que le jeune Juif remonte lui aussi la pente, découvre la foi chrétienne et fixe la date de son baptême au lendemain de Kippour. S'il décide d'assister auparavant à un office du Kippour juif, c'est d'abord par scrupule intellectuel. Il ne veut pas quitter le judaïsme sans y avoir goûté une fois. Mais c'est aussi parce qu'il veut entrer dans le christianisme comme Jésus, les Apôtres et les premiers chrétiens, en tant que Juif ; puisque, comme eux il y a 19 siècles il est né, lui aussi, juif. Le baptême ne doit pas être une nouvelle naissance mais la consécration de son unique et ineffaçable naissance juive. Il eut aimé accompagner ses parents dans leur pèlerinage annuel à la synagogue de sa ville natale, Kassel. Mais sa mère, connaissant parfaitement les projets de baptême de son fils, ne permet pas le louvoiement hybride, la comédie d'une entrée à la synagogue pour mieux en sortir : "Dans notre synagogue, il n'y a pas de place pour des renégats." C'est pour cela que notre candidat-renégat est allé à Berlin seul et inconnu, dans une synagogue à laquelle ne le rattache aucun souvenir, aucune présence, même pas la silhouette de ses parents ou l'ombre de ses ancêtres. Il est inconnu, sauf de Dieu. Il est seul, mais entouré par une communauté qui le soude, malgré lui à un destin. Un choc se produit. Il suffit du contact avec ces 24 heures de Kippour, journée de prière, de jeûne et de "Retour à Dieu, à Israël et à moi-même ", pour transformer ce jeune Juif de fond en comble, pour le "renverser". A la sortie de Neïla, vingt quatre heures après l'entrée de Kol Nidré, il commence une longue lettre qu'il enverra quelques jours plus tard au cousin qui devait être son parrain de baptême : "Je vais te décevoir. Je reste juif." Ce "rentrant", c'est Franz Rosenzweig. Il mourra jeune. Mais durant les quinze années qu'il lui reste à vivre, il réussit le tour de force, non seulement de sculpter une existence pleine ment juive, mais encore de laisser une ouvre philosophique qui fait de lui, à côté de Martin Buber, le plus éminent penseur religieux juif de la première moitié du XXème siècle. Depuis ce jour n'a cessé de vibrer, dans cette pensée, le thème de la techouva. Personne autant que lui n'a réfléchi sur ce thème et ne s'est efforcé d'en faire l'indicatif de son identité juive. De la techouva, Rosenzweig a donné des définitions théoriques fondamentales. Et de plus, ces définitions, il les a mises en pratique. Il est l'incarnation même de la techouva juive, son philosophe et son modèle. Extrait du livre d'André NEHER : "Ils ont refait leur âme" |