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Deracha

Commentaire sur Michpatim
par Agnès Caséro:
Le 29 janvier 2011

MICHPATIM (Les préceptes, les règles…)

Cette paracha doit être analysée dans le prolongement de YTRO, prestigieuse paracha précédente, celle où l’éternel énonce les célèbres dix commandements, celle où les répétant un à un, l’Assemblée se lève dans un instant de grande solennité.

C’est alors que commence la paracha suivante MICHPATIM, débutée par les mots « Et voici (les règles que je te donne) ». Après le haut, voici ce qui paraît être le bas, après les cimes, la terre…
MICHPATIM contient une énonciation laborieuse de règles régissant un monde rural et archaïque, soucieux de la sécurité de ses animaux domestiques, de la dot de ses filles, du montant des amendes infligées aux voleurs…

Pourtant, cette ambiance terre à terre, celle de l’essentiel de la première partie, dont l’étude fera transparaître l’actualité vivante, prend dans la deuxième partie du texte, une autre tonalité ; un mouvement ascendant se dessinera pour atteindre à nouveau les cimes les plus hautes.

On parlera alors de règles morales, éthiques ; l’Eternel lui-même parlera, et dans cette ascension, on observera même un changement de style, passant d’un style impératif et impersonnel des ordres antérieurs, à un style subjectif et personnel, D. entrant lui-même en scène, et parlant, promettant de « s’occuper » personnellement des infractions les plus graves (« j’écouterai la plainte de la veuve et l’orphelin… » « j’entendrai l’étranger »).

Avant d’amorcer une brève étude des deux mouvements de la paracha, rappelons les trois attributs d’Israël : Vérité, Justice et Paix.
Ni la Vérité, ni la Justice ne sont de ce monde.
Jetée à terre dès la création du Monde, la Vérité est ensevelie, invisible à l’Homme ; on la cherche…
Quant à la Justice, on la « rend » quand on peut, car la Justice appartient au monde céleste, pas à celui de l’Homme, même si, à l’occasion, celui-ci peut en être l’instrument.

L’Homme va recevoir le Droit, modeste processus de réparation, laissé à sa disposition, quand Vérité et Justice ont été rompues, brisées, accidentées.
C’est par le Droit que le Monde sera, dans une certaine mesure, réparé, et qu’à la suite de cette réparation, la Paix sera restaurée.

Petite « victime individuelle », ou société lésée au plus profond d’elle-même dans ses intérêts collectifs, ou même D. touché parce que l’on aura juré en son nom ou adoré des idoles, le Droit se fait discutable ou au contraire sans retour ; c’est la hauteur de la faute, l’importance de la victime, la gravité du dommage, qui déterminera la portée et la force du Droit.
 
Droit casuistique ou Droit sacré, MICHPATIM illustre cette autre Vérité : qu’il n’existe pas de petites règles, ni de petites fautes et que « si le diable se cache dans les détails », il est aussi vrai qu’ « avec de petites choses que l’on fait de grandes choses ».

Ne méprisons donc pas les préceptes énoncés dans la première partie de MICHPATIM, mais au contraire mesurons-en toute l’actualité à travers quelques exemples.

La distinction droit pénal / droit civil

La première partie de MICHPATIM, à travers plusieurs exemples, distingue la présence ou non dans le fait dommageable, d’un élément intentionnel, d’une conscience, ou d’une imprudence, légère ou caractérisée. On retrouve ici un des distinguos habituels entre le droit civil (plutôt accidentel et lésant un intérêt particulier) et le droit pénal (pour les faits les plus graves touchant la collectivité humaine dans son ensemble, et où  existe un élément de conscience voire intentionnel de l’auteur).

La légitime défense

MICHPATIM – chapitre 22 : « Si un voleur est pris sur le fait d’effraction, si on le frappe et qu’il meurt, son sang ne sera point vengé. Si le soleil a éclairé son délit, son sang serait vengé… »

Art 122-6 du Code pénal : « est présumé avoir agi en état de légitime défense, celui qui accomplit l’acte : pour repousser, de nuit, l’entrée par effraction, violence ou ruse dans un lieu habité ».

On retrouve dans la comparaison entre le précepte et  la règle de droit pénal actuelle, une similitude extraordinaire : pour un fait grave (le sang a coulé),  l’auteur des coups commis sur un voleur, peut être déclaré en état de légitime défense, si les faits ont été commis de nuit, dans un lieu habité, par effraction ; en revanche la victime de l’effraction pourra être elle-même punie si le voleur a été tué de jour « si le soleil a éclairé son délit ».

« Oeil pour œil, dent pour dent » et la responsabilité civile

« Tu feras payer corps pour corps, œil pour œil, dent pour dent, main pour main… ».
Une erreur capitale encore très répandue aujourd’hui traduit cette règle comme étant une règle de vengeance, et surtout de justice privée (tu m’as pris un œil, je prends le tien).
Or, elle introduit au contraire, semble-t-il pour la première fois, une règle respectée quotidiennement dans nos sociétés modernes, celle de la responsabilité civile : l’auteur d’un dommage (notion plus accidentelle que intentionnelle) est condamnée à payer à la victime les conséquences du sinistre, après mesure de celui-ci par expertise par exemple (« …il la paiera à dire d’expert… » « …il paiera le chômage et les frais de guérison… »)

Responsabilité de la garde

Le droit sinaïque introduit des règles de responsabilité seulement fondées sur le fait de ne pas avoir convenablement « gardé » (son animal ou son bien…, celui qui nous a été confié…) ce qui est peut-être la cause d’un dommage causé à autrui par ce bien ou cet animal.
Ce fondement de responsabilité est également appliqué quotidiennement dans nos sociétés modernes (par exemple les contrats d’assurance rachètent en quelque sorte l’obligation de garde et la responsabilité civile de leurs adhérents).

Un registre de règles, plus morales et philosophiques :

L’esclave et la liberté

Si l’esclave dit : « j’aime mon maître… je ne veux pas être affranchi »… « son maître lui percera l’oreille avec un poinçon et il le servira indéfiniment ».

C’est finalement l’esclave qui est en quelque sorte puni d’avoir refusé sa liberté.

Le judaïsme place la liberté comme une valeur primordiale, comme le rappellera l’injonction de célébrer, la Fête des Azymes, fête de la sortie d’Egypte, donc de la sortie de l’esclavage.

La cachrout, et le contrôle de la parole

« Vous devez être aussi des hommes sains devant moi : vous ne mangerez donc point la chair d’un animal déchiré dans les champs. Vous l’abandonnerez aux chiens.
N’accueille point un rapport mensonger, ne soit point complice d’un méchant en servant de témoin à l’iniquité. Ne suis point la multitude pour malfaire… »

Bien que ces deux phrases n’aient aucun lien sémantique à première vue, l’une finissant le chapitre 22, et l’autre débutant le chapitre 23, on peut et même on doit faire un lien entre elles : règle de cachrout pour l’une, interdiction du mensonge, et du faux témoignage pour l’autre (même par compassion)
Ce qui est absorbé par la bouche, comme ce qui en ressort, nourriture ou parole, doit être cacher…

Quant à l’image du mensonge jeté aux chiens évoquée par un Président de la République, lors des obsèques d’un de ses ministres suicidé à la suite d’une campagne de diffamation, on ne peut qu’être frappé par l’actualité renouvelée dans l’articulation des images

 La cachrout, la compassion et la protection du faible

De même, peut-on légitimement lier les deux lois suivantes, l’une règle essentielle de la cachrout, l’autre condamnation de la cruauté :

- « Tu ne feras point cuire un chevreau dans le lait de sa mère ».

- « Tu ne contristeras point l’étranger, ni ne le molestera, car vous-même avez été étranger en Egypte. N’humiliez jamais la veuve, ni l’orphelin. Si tu l’humiliez, sache que quand sa plainte s’élèvera vers moi assurément, j’entendrai cette plainte, et mon courroux s’enflammera et je vous ferai périr par le glaive, et alors vos femmes aussi deviendront veuves, et vos enfants orphelins… »
Comme pour les infractions qui le touchent personnellement (condamnation de l’unité de D., du culte des idoles) D. entre en scène, en expliquant, qu’à la suite d’actes de grande injustice, il entendra la plainte des victimes, et les vengera personnellement.

Les règles correspondant au commandement :

Même si l’on peut rattacher beaucoup de règles de MICHPATIM à un des commandements énoncés dans YTRO, on retrouve de façon très précise la loi de l’unité de D., la condamnation du sacrifice aux idoles, le respect du shabbat.

La fin de la paracha

Après avoir ordonné à la société des Hébreux de respecter trois fêtes, où se retrouve, comme dans le Droit, un mélange des genres entre deux fêtes issues d’une société agraire (fête des prémices et de l’automne) alors que la fête des azymes, consacre la liberté comme valeur philosophique essentielle et historique (sortie d’Egypte et surtout sortie de l’esclavage), la paracha se termine par un authentique pacte, un échange de promesses sacrées entre D. et la société des Hébreux.

Promesse de protection divine d’un côté, promesse de soumission de l’autre.
C’est une fois le pacte conclu, que la paracha se termine vraiment par la description de l’holocauste mais aussi de visions miraculeuses, de « quelque chose semblable au brillant du saphir, et de limpide comme la substance du ciel », vision divine, apparue avant que Moïse, sur l’ordre de l’Eternel, monte sur la montagne pour y chercher gravés dans les tables de pierre, la doctrine et les préceptes écrits pour l’instruction du  peuple.

C’est enfin sur l’image d’un feu dévorant que Moïse rejoint sur la montagne et où il restera 40 jours et 40 nuits, que se termine ce nouvel épisode…


A. Caséro


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