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DERASHA de Paul Boubli à l'occasion de la Bar Mitzvah de son fils Joseph: Mon Joseph, le plus beau souvenir que j'aie de toi s'est passé un jour à la sortie de la petite école ; tu devais avoir 5 ou 6 ans .Nous t'avions donné un petit porte monnaie avec des sous peu avant. Sur le chemin tu as croisé un mendiant assis par terre. Tu t'es approché de lui et tu lui as remis ton porte monnaie avec tout tes sous .Nous avons récupéré in extremis le porte monnaie et avons donné au mendiant une partie des sous pour respecter ta volonté. Tu n'a rien dit jusqu'au retour à la maison et devant la porte, tu as jeté le porte monnaie dans le container de la poubelle en laissant éclater ta colère, et tu as dit : « à quoi ça sert d'avoir de l'argent si c'est pas pour en faire ce qu'on veut » Et c'est vrai que malgré les sous que tes grands parents et nous te donnons, tu es le seul de nos 4 enfants qui soit toujours fauché. Voilà le trait de caractère qui te définit le mieux : cette bonté de cour. Cette bonté de cour tu l'as hérité de ta mère. Mon Joseph, le premier contact de ta maman avec notre famille, a été un dîner chez mes parents le jour de Roch hachanah. Ta maman a ingurgité presque 3 assiettes de la pkeîla de ma mère ce qui au delà de la performance physiologique montre qu'elle acceptait notre univers avec bienveillance. Une des premières choses qui m'a séduit chez ta mère, c'est son appétit. Véronique, tu as tout accepté, compris et surtout tu as aimé ce que nous sommes, sans aucun a priori malgré tout, ce que depuis des siècles, on a pu dire de nous. Je voudrais te dire, ma femme que tu m'as donné le trésor que notre peuple cherche, recueille et conserve depuis bien longtemps : la confiance. Ta bonté de cour, ta spontanéité de cour traverse le réel avec cette grâce qui se joue complètement de toute idée du bien et du mal et cette liberté d'esprit qui te caractérise, sont la substance de certains individus rares que chez nous, nous appelons Les Justes. C'est vrai que nous autres Juifs, nous professons peut être une admiration un peu exubérante qui parfois met à mal certaines modesties. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes que des juifs ; c'est à dire un petit peuple qui a reçu il y a bien longtemps une certaine idée de la sainteté que nous essayons de comprendre depuis de siècles et qu'au feu de cette pensée sont nées de grandes découvertes , de même que dans nos rituels épurés où en portant le Livre dans nos bras le buste recouvert d'un châle de berger, nous n'en finissons pas de sortir d'Égypte et où , si peu que ce soit , nous essayons de balbutier le divin dans nos processions lentes alignés comme des colonnes de lettres noires sur le parchemin. Et l'on sait depuis la Renaissance après les travaux de Sténon sur la géologie de la Toscane, l'importance des tissus intermédiaires dans la transmission des mouvements des couches profondes et par là, le dessin des paysages, mais on sait également avec l'embryologie moderne que le mésoblaste donne à l'individu le sang et la colonne vertébrale. Tout ceci pour te dire, Joseph, que par ton père et par ta mère, tu descends de 2 peuples qui, chacun, ont donné au monde, une Révolution. Dans beaucoup de familles juives, il y a des David. Chez nous, les juifs de Tunisie il y a des Joseph. Peut être parce que pour les tunisiens, peuple paysan, Joseph est avant tout un héros agricole. Comment, en effet, cet hébreu, fils de berger a-t-il pu inventer un procédé de conservation des épis de blés afin de les protéger des parasites pendant plusieurs années, jetant les bases d'une agronomie moderne ? Et puis ce grand ministre d'Égypte à l'éthique irréprochable est apparu devant ses frères qui ne l'on pas reconnu parce qu' habillé et surtout maquillé comme un égyptien offrant au monde la figure du juif travesti , préfigure du marrane et métaphore de l'inconscient , cet incognito qui dissimule la source des idées dominantes dans ce que notre plus grand poète juif allemand Heinrich HEINE appelait la Maskenfreiheit , la liberté du masque ? Pourquoi s'extasier qu'un hébreu ait accompli tout cela ? Parce qu'il faut savoir que selon les usages de l'époque, c'est une abomination pour un égyptien de s'attabler avec un hébreu ; et oui ! Déjà nous étions des moins que rien.. Pourtant combien avons nous créé, découvert, rêvé.. Voilà une des principales sources de notre tragique : c'est que nous savons qu'un bienfait est toujours perdu , mais voilà aussi la principale vocation de notre être : persévérer dans ce que nous croyons être le bien , traverser les peuples et les amener à la réflexion sur eux mêmes ce qui a fait dire à un philosophe allemand contemporain que Joseph a fait comprendre aux égyptiens leur propre égyptianité et , que lue dans le cadre freudien , l'expression « exode » ne signifie plus désormais la sécession du judaïsme avec le pouvoir égyptien étranger, mais la réalisation de l'égyptianisme le plus radical avec des moyens juifs ; un philosophe allemand, enfin ! Voilà, c'est pour ces quelques petites raisons que nous avons un Joseph. Joseph, reste toi aussi comme tu es : gai, bavard, plein de fantaisie, artiste et généreux. Tu ressembles au Joseph de la bible celui là même qui pendant l'audience de ses frères est obligé de s'isoler à plusieurs reprises pour aller pleurer et qui exige d'eux en échange du blé qu'il leur a donné rien d'autre que de lui ramener son petit frère . Reste fidèle en amitié comme tu l'as toujours été ; n'accepte aucun intermédiaire dans tes inimitiés, parce que si tu n'as aucun intermédiaire dans tes inimitiés, tu n'auras que des amitiés. Ne t'éloigne pas trop du monde arabe ; ils nous ressemblent, ils ont du coeur. Chez eux, évite les entrées principales majestueuses, laisse les aux gogos pleins de certitudes et préfère les petites portes latérales, tu y découvriras des petites cours qui sentent bon et où tu seras reçu comme un frère. Un jour, peut être un grand homme d'état arabe qui aura eu un ami juif et qui aura vécu avec lui la majesté d'un Chabbat ou la joie d'une bar mitsva rencontrera un grand homme d'état juif qui aura vécu avec un ami arabe la sainteté d'un repas de fin de ramadan. Peut être ces deux là seront amenés à débattre au cours d'une âpre négociation. Peut être qu'au cours de la braise de leurs échanges seront-ils gagnés par le découragement, la lassitude et même la violence. Peut être alors se rappelleront ils le souvenir de leurs amis respectifs chers à leur cour et échangeront ils enfin un regard d'intelligence et se poseront ils la seule vraie question : quel avenir pour nos enfants ? Alors peut être qu'à une civilisation du feu et de l'acier qui nous ressemble si peu , nous retrouvions celle du goût de l'encre et de l'argile et qu'enfin plus jamais l'un ne soit l'humilié de l'autre. Je répondrais à ceux qui prennent cela pour de l'angélisme, que contre toute attente, les pragmatiques, c'est nous. Pour terminer, pardonnez-moi de vous évoquer un souvenir personnel. Il y a quelque temps, après une relecture de l'histoire de joseph, je me suis retrouvé totalement libéré de la crainte de la mort. Après cette lecture, je me suis endormi et j'ai moi aussi eu un rêve. Je me suis vu mort. Et puis j'ai senti une présence. Elle était parmi les autres ; un visage barré par une main de 4 doigts. Ce visage était recouvert d'un châle de prière blanc et azur comme celui que je porte, le front serti d'une boite noire reliée par des lanières de cuir. Ce visage était à égal niveau des autres, égal en vénérabilité, maître parmi les maîtres .Cette main de 4 doigts était surmontée d'un regard ; ce regard ne jetait aucun éclair, il était simple, humide, bienveillant peut être même un peu ironique. Et puis la main s'est abaissée, libérant le visage ; et ce qui ressemblait à une bouche s'est mis à prononcer ces quelques paroles, les plus belles de la bible : «c 'est moi, je suis votre frère JOSEPH » P. Boubli |