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"IGERET LIKHVOD CHABBAT" Lettre de chabbat n°5768-34
Par Rabbi Michel Liebermann

Paracha KEDOCHIM

Cette semaine, nous touchons au faîte de la structure même de la Torah , puisque le Lévitique, troisième Livre de la Torah se situe au centre des 5 ouvrages, et que le chapitre XIX incarne le centre même de cet ouvrage biblique. Il touche avant tout au thème le plus sacré et le plus complexe, à savoir, la sainteté : « kedochim tihyou » : Vous serez saints ! (XIX, 2)

Pour le commentateur espagnol du XIVe siècle, Nachmanide, nous ne pouvons respecter dûment cette injonction en nous préservant simplement des relations illicites énumérées dans la section précédente, la sidra «  aharé mot » contrairement à ce que semble indiquer Rachi.

Le texte nous fait entendre autre chose : c'est un protocole d'action qui nous est proposé. Pour se «sanctifier» véritablement, il s'agit bien de s'imposer des limites dans notre fonctionnement, de transformer certaines de nos pensées consciemment et volontairement, et d'adopter un style de vie différent ; qui, selon les Sages du Talmud, demande comme outil principal, ce que nous avons oublié totalement dans notre société occidentale, la perichout , qui est une attitude littéralement de «séparation».

L'ART ET LA MANIERE  :
Dans notre Texte, Nachmanide explique ainsi la nécessité de telles restrictions :  D'une part, la Torah nous interdit les relations incestueuses et certaines nourritures. D'autre part, elle autorise les rapports intimes entre époux, ainsi que la consommation de vin et de viande. Ainsi, ce ne sont pas les actes mêmes qui sont interdits. Ce sont plutôt la manière et les circonstances selon lesquelles ils sont effectués qui établissent la proscription. Si l'homme ne se sanctifie pas en développant une discipline fondée sur la restriction, il finira par devenir vorace et licencieux – tout en restant dans les limites du «permis».

ON NE FAIT PAS N'IMPORTE QUOI :
Cela pourrait signifier que même sans transgresser les commandements de la Torah , la conduite de l'individu se situerait fort loin de l'état auquel ils sont censés le mener. Dans cette optique, un tel homme est considéré comme un naval bi-rechout haTorah ¸ à savoir : «un homme licencieux [agissant] avec l'autorisation de la Torah »… C'est pourquoi, après avoir énoncé les actes ou objets intrinsèquement interdits, le Texte nous somme de ne pas abuser de ce qui est licite.

AVEC CE QUI EST PERMIS, SANCTIFIE –TOI  :
Selon une interprétation intéressante du Talmud Yevamot 20a) : « Sanctifie-toi dans ce qui t'est permis. »
On raconte l'anecdote suivante : Un médecin m'a dit que les personnes faibles devraient s'abstenir de boire du café, et que si cela leur est difficile, il en existe une sorte qui ne présente pas de contre-indication. Ayant eu l'occasion de voir cette variété, quelle ne fut pas ma surprise en constatant que son aspect était absolument identique à celui du café que je connaissais, jusque dans sa mouture. Sa spécificité -imperceptible à l'œil nu– tient à ce qu'il a été décaféiné, après quoi il devient permis aux faibles constitutions. Car si le café est nocif pour certains, c'est uniquement en raison de la caféine qu'il recèle. Dès lors qu'il s'en trouve débarrassé, il ne présente plus d'inconvénient.

ETABLISSONS DES LIMITES :
De la même manière, nous pouvons comprendre l'explication de Nachmanide sur la section Kedochim, selon laquelle, pour accéder à la sainteté, nous devons nous "séparer" de ce qui est permis en lui établissant des limites. D'une part, la Tora a prohibé certaines unions, nourritures et autres. D'autre part, elle a permis les relations entre mari et femme, et la consommation de nombreux aliments, si bien qu'en outrepassant ses droits, chacun peut rapidement devenir un naval bi-rechouth ha-Torah¸ un homme licencieux agissant dans le cadre autorisé par la Tora. C'est pourquoi celle-ci nous a enjoint : "vous serez saints !" Autrement dit, sachez mettre des limites même pour ce qui est permis. Dans notre exemple, la différence entre "avant la faute" et "après" ne se situe pas dans l'objet interdit, qui demeure exactement le même. Simplement, alors qu'il était au départ "sans caféine" – sans composante nuisible – il est devenu, sous l'effet du péché, fortement "caféiné".

UN NETTOYAGE :
C'est précisément sur ce point que la Tora attire notre attention. Il nous incombe de nettoyer chaque chose, de la débarrasser de ses moindres scories, d'en retirer la "caféine", afin qu'elle se maintienne constamment dans un cadre de pureté. A cette fin, elle nous a interdit ce qui, présentant une forte teneur en "caféine", ne peut être assaini. Mais après cela, à nous d'épurer également ce qui est licite, de savoir nous modérer afin qu'il ne recèle aucune trace de cette substance nocive…

PLANTER POUR L'AVENIR AVEC CONFIANCE :
Un autre thème, apparemment plus léger, mais lourd de conséquences : Dans la Paracha de cette semaine nous est enjoint une Mitsva qui nous apporte une précieuse manière d'organiser le rythme de notre vie. " Quand tu plantes un arbre fruitier, nous dit la Torah , tu dois considérer ses fruits comme Orla". Pendant les trois premières années de sa production, ses fruits sont considérés comme Orla et " ils ne devront pas être consommés, et la quatrième année, tous ses fruits seront consacrés pour louer l'Eternel" ; ils doivent être préservés de toute contamination et consommés exclusivement à Jérusalem. " La cinquième année, tu pourras manger ses fruits, tout cela afin que s'accroisse pour toi sa récolte ".

ORGANISATION DE NOTRE VIE :
Oui, chers amis, nous ne sommes pas tous des agriculteurs, alors en quoi cette Mitsva nous interpelle-t-elle ?
Nous vivons dans un monde matériel. Pour beaucoup d'entre nous, notre vie consiste en grande partie à accroître nos possessions matérielles. Toutefois cette Mitsva nous enseigne comment éviter de devenir aliéné à cette réalité limitée. C'est un peu la dynamique que nous avons déjà expliquée concernant la posture à adopter concernant shabbat. Avant de s'engager dans quelque entreprise que ce soit, nous devons la sanctifier. Nos activités ne doivent pas avoir pour but notre autosatisfaction ou l'assouvissement de besoins égoïstes. Mais plutôt, elles doivent être motivées par des fins plus nobles. Toutefois, une fois sanctifiées, nous pouvons pleinement profiter et bénéficier du fruit de notre labeur. Ce but n'est pas de l'ascétisme mais une transformation : intégrer la Divinité dans notre individualité, notre personnalité et nos efforts particuliers. Cela explique pourquoi la récolte de la quatrième année est désignée comme " sanctifiée pour louer l'Eternel ", ne pouvant être consommée qu'à Jérusalem alors que celle de la cinquième année reste notre propriété personnelle sans sanctification particulière. Et pourtant, c'est précisément ce fruit de la cinquième année qui nous est donné comme récompense pour l'abstinence des quatre premières.

 

 

 

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