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Articles

Décès d'André Chouraqui
Hommage de Claudine Lacoste Blicher
Commentaires de Henri Planet sur le livre : "Le destin d'Israël"


Le 9 juillet, André Chouraqui est mort à Jérusalem à l'âge de 89 ans.
Grand témoin du siècle qui vient de se terminer, sa vie s'est déroulée dans trois pays : l'Algérie, où il est né , la France ensuite et plus tard Israël et dans trois cultures entremêlées :juive arabe et européenne.

Il vint en France étudier le droit et pendant la seconde guerre mondiale, il entra dans la résistance. Cette époque marquée par la persécution nazie fut pour lui l'occasion de redécouvrir ses racines. Il devient délégué de l'Agence Israélite Universelle auprès de René Cassin.En Israël, il fut conseiller du président Ben Gourion et maire adjoint de Jérusalem à la reconstruction de laquelle il participa après la guerre des 6 jours . Son désir de réconciliation entre les 3 religions et de paix au Proche Orient par une meilleure compréhension entre les peuples est au cour de son ouvre immense :il fut à la fois et tour à tour historien, poète, essayiste et traducteur, après une traduction de la Bible qui eut ses critiques, mais dont Malraux a dit qu'elle était « une grande aventure de l'esprit » il traduisit aussi les Evangiles et le Coran. Dans son désir de rapprochement avec l'Eglise, il a rencontré tous les papes depuis Pie XII. Il était au côté de Jules Isaac pour la fondation de l'Amitié Judéo-chrétienne et en 1967 il a participé à la création de la Fraternité d'Abraham.

Il fut à la fois historien, bibliste, contemplatif et homme d'action.

Claudine Lacoste Blicher

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Le Destin D'Israël
Correspondances avec Jules Isaac, Jacques Ellul, Jacques Maritain et Marc Chagall.
Entretiens avec Paul Claudel
par André CHOURAQUI
Présentés et annotés par Bruno Charmet et Yves Chevalier
Parole et Silence, 2007, 265 pages, 20 €

L'ouvrage rassemble une partie significative de la correspondance d'André Chouraqui avec des amis juifs et chrétiens. Sa lecture en est aussi aisée que passionnante, en raison tant de la qualité des épistoliers que de la richesse du contenu. L'affection, l'humanité et la passion qui animent les correspondants rendent particulièrement vivante cette tranche d'histoire d'Israël et des relations judéo-chrétiennes de l'après-guerre. Yves Chevalier et Bruno Charmet, sans qui Sens ne serait pas l'exceptionnelle revue que l'on connaît, se sont livrés à leur habituel travail de « chartistes ». Certaines pages de notes font penser auTalmud tant elles tiennent de place par rapport au texte-référence proprement dit ; mais elles n'alourdissent jamais la lecture de ce dernier, elles l'éclairent et l'enrichissent. Le moindre patronyme cité, le moindre fait qui pourrait être obscur ou oublié, font l'objet d'annotations détaillées et précises, sans jamais rien d'inutile.

Ainsi, exemple entre cent, la note biographique concernant l'abbé Jean Steinmann (p. 238). Un illustre inconnu pour ceux qui ne l'ont pas lu ou n'ont pas entendu, à la fin des années 50 et au tout début des années 60, à Notre-Dame de Paris, ses remarquables sermons sur saint Paul. Paul Claudel le juge à cette occasion avec sévérité, et l'auteur de la note, s'il ne conteste pas le manque de rigueur de certaines des approches de l'abbé, nuance le propos excessif de l'auteur du Soulier de satin à son sujet, rappelant alors toutes les facettes de sa riche personnalité.
Ces notes éclairent tout particulièrement la vie et l'oeuvre d'André Chouraqui.

Les premiers courriers concernent Jules Isaac et son travail irremplaçable sur ce qu'ont été et doivent être les relations judéo-chrétiennes. Les échanges épistolaires suivants ont pour correspondants Jacques Ellul et Jacques Maritain. Le volume s'achève par des entretiens avec Paul Claudel et une lettre adressée à Marc Chagall. Pour qu'aucun élément n'échappe au lecteur, sont insérés un hommage d'André Chouraqui à Jules Isaac, différentes annexes, une bibliographie abondante des écrits du traducteur de la Bible et des « Aperçus biographiques » de ses correspondants.

Jules Isaac (treize lettres). De 1945 à 1960, les échanges portent particulièrement sur ses travaux et ses interventions auprès du Saint-Siège. Il est à cet égard très précieux de lire les lettres de J. Isaac car elles témoignent du soin extrême qu'il mit pour préparer son audience auprès de Jean XXIII le 13 juin 1960 (cf. pp. 38-53). On appréciera également l'aide apportée par A. Chouraqui, consistant à mettre à la disposition de son ami tout un réseau de connaissances israéliennes et romaines déjà bien éprouvé. Le rôle considérable joué par celui qui a tant combattu « l'enseignement du mépris » et la rigueur intransigeante qui lui a permis de formuler un « enseignement de l'estime », tant à Seelisberg qu'à Rome, transparaissent ici dans ces courriers.

Jacques Ellul (vingt-huit lettres). Avec le sociologue, juriste et théologien protestant, les relations épistolaires débutent en août 1942, date à laquelle le Chrétien Jacques Ellul s'inquiète pour la famille d'André Chouraqui alors à Clermont-Ferrand. Le dialogue porte ensuite sur les réflexions qu'inspirent à J. Ellul les travaux de son ami André. Il se poursuit à propos d'une recherche d'un "statut" pour Jérusalem, du mot Dieu et de son usage, de l'influence de la pensée grecque sur le Christianisme.

Jamais Jacques Ellul n'édulcore son point de vue. S'il donne raison à André Chouraqui, il le dit sans ambages mais, lorsque ce dernier parle des trois monothéismes comme de trois religions du Livre, il le reprend fraternellement, mais sans circonvolutions : « Je sais que je vais te faire de la peine mais. Allah n'a rien de commun avec IHWH. Le Coran n'a rien de commun avec la Bible. Ce ne sont pas des accidents historiques qui nous séparent. C'est le fondement même de la Foi » (pp. 129-130). Il fustige avec la même vigueur « les braves Chrétiens » choqués qu'un Juif se permette de traduire le Nouveau Testament. Son amour pour Israël et le Judaïsme n'était déjà pas « politiquement correct » en décembre 1967 et Le Monde lui refuse un article. Le même pragmatisme guide sa réflexion sur l'avenir du Proche-Orient et les espérances d'André Chouraqui se heurtent à son réalisme. Le sociologue lui demande de prendre le Coran au sérieux et souligne qu'on y trouve le précepte : un croyant n'est pas tenu par la parole donnée à un infidèle (p. 132).

Comme avec Jules Isaac et avec Jacques Maritain, le lien ne sera rompu que par la mort. Jacques Ellul décède le 19 mai 1994.

Jacques Maritain (vingt-deux lettres). La première lettre est d'André Chouraqui et date du 9 novembre 1949. Après avoir évoqué son épouse Colette et la préface que son ami Maritain allait donner à la traduction en français du grand écrit d'éthique juive de Bahya ibn Paqûda (XIème siècle), Les Devoirs des Coeurs (Desclée De Brouwer, 1950), André Chouraqui déplore avec consternation les théories de Louis Massignon, islamologue réputé, Catholique ordonné prêtre au sein de l'Église melkite, sur les « meurtres rituels » pratiqués, selon lui, par les uns et les autres (Chrétiens et Juifs) ! « Voilà, très honnêtement, les raisons d'un Professeur au Collège de France qui reprend des lèvres impures d'un Goebbels les accusations qui ont creusé la tombe d'innombrables innocents » (p. 160).

Dans une autre missive, le maire-adjoint de Jérusalem évoque l'intérêt que soulève en Israël le recueil d'articles de Jacques Maritain, paru sous le titre Le Mystère d'Israël et autres essais (Desclée De Brouwer, 1965) (p. 196). À la même époque (1966), André Chouraqui observe que « les surfaces de contact entre l'Église et Israël sont à peu près nulles » et qu'il faut les multiplier (p. 174). Les échanges de points de vue sur leurs travaux respectifs sont fréquents, comme leurs réflexions sur le chantier ouvert depuis Nostra Aetate. La réserve du Saint-Siège vis-à-vis de l'État d'Israël, poursuivie par Paul VI, est pour le moins fort mal appréciée par André Chouraqui. Jacques Maritain tentera de plaider du mieux possible un dossier difficile ; mais son ami lui rappellera l'attente juive : « Ce que nous attendons de vous, des vrais Chrétiens, c'est qu'ils suivent l'exemple que vous avez admirablement donné : celui d'une vraie révolte contre les apparences fallacieuses du monde et d'un vrai témoignage pour les incarnations de l'esprit » (pp. 188-189).

En supplément à la lettre d'André Chouraqui du 20 octobre 1971, on notera une intéressante annexe traitant des traductions de la Bible et plus particulièrement du verbe lekhi (va vers toi-même) dans le Cantique des Cantiques (pp. 206-211).

Paul Claudel (Entretiens). La méditation de Paul Claudel sur le mystère d'Israël est le titre donné à un article du journal Le Monde (3 avril 1952), résumé d'une série d'entretiens que lui a accordés le poète au printemps 1951. Le texte qui figure dans l'ouvrage est plus complet puisque, si certains passages du Monde n'ont pas été retenus, il comporte en sus des extraits d'interviews et des commentaires omis par le quotidien. Comme le souligne la première note, ce document est « d'autant plus précieux qu'il nous permet de connaître en profondeur la foi et la pensée qui animaient Paul Claudel face à Israël sortant d'un "si horrible massacre" et revenant sur la terre de ses ancêtres. » (p. 223). Une autre note reprend un extrait de l'autobiographie d'André Chouraqui : « L'attitude de Claudel contrastait violemment avec la croisade que menait à l'époque Louis Massignon dressé contre Israël. Les tensions étaient vives entre ces deux hommes. (.) [Louis Massignon] s'était jeté aux pieds de Pie XII pour le supplier d'empêcher le sacrilège de laisser tomber Jérusalem et Nazareth sous la souveraineté juive. Claudel, lui, trouvait des raisons suffisantes dans la Bible et dans l'histoire pour justifier l'action sioniste » (p. 229).

En annexe est jointe une lettre très émouvante que Paul Claudel avait adressée en décembre 1945 à son ami Jacques Maritain, alors ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, souhaitant que le Pape s'exprime enfin sur l'extermination de six millions de Juifs, et plus particulièrement sur celle des enfants juifs qu'il comparaît au massacre des Saints Innocents (pp. 240-242).

Marc Chagall (une lettre). Dans sa lettre, André Chouraqui répond positivement à la question posée par le peintre : « Un Juif a-t-il le droit de décorer une chapelle chrétienne ? » Une note rappelle que, déjà au Moyen-Age, de grandes autorités juives telles que Maïmonide, Juda Halévi ou Le Meiri, avaient considéré que le Christianisme, qui reconnaissait le texte biblique, n'était pas idolâtre. Il est observé qu'André Chouraqui argumente en talmudiste, en ancien élève du séminaire israélite de la rue Vauquelin , qu'il avait fréquenté de 1938 à 1940.

Ce beau livre est un témoignage sur les débuts du dialogue judéo-chrétien, auquel André Chouraqui a pris une part active. Il est aussi, en filigrane, l'histoire de l'Amitié Judéo-Chrétienne de France, qui peut être fière de ce qui a été accompli.

Henri PLANET

 

 

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